L’usage du logiciel libre de la DGFiP montre un choix politique net. Alors que beaucoup d’administrations s’en remettent aux clouds américains, le fisc français a pris une autre route. Il a construit son propre environnement, depuis la France, avec des briques ouvertes et des équipes internes. Ce pari discret dit beaucoup de notre rapport aux données publiques.
Une forteresse numérique bâtie autour du secret fiscal
La DGFiP ne gère pas un simple site administratif. Elle fait tourner l’un des systèmes d’information les plus sensibles du pays. Revenus, TVA, patrimoine, cadastre, comptes des collectivités, retraites de l’État : tout passe dans ses infrastructures. Cette masse de données impose une exigence rare. Le secret fiscal n’est pas une formule symbolique. Il structure une culture entière de la protection. C’est dans ce cadre que le choix du logiciel libre de la DGFiP prend sa portée.
La direction n’a pas seulement voulu réduire une facture logicielle. Elle a surtout cherché à éviter une dépendance à des prestataires soumis à des règles étrangères. Le Cloud Act reste au cœur de cette méfiance. Héberger de telles données chez des acteurs pouvant être contraints par Washington aurait créé une contradiction difficile à défendre. La DGFiP a donc installé sa stratégie dans le temps long. Depuis plus de vingt ans, elle construit un modèle autonome, au lieu d’acheter une solution clé en main. Ce choix demande de la patience, des compétences, et une constance que peu d’organisations publiques tiennent aussi longtemps.
Le logiciel libre de la DGFiP
Au centre de cette trajectoire, il y a Nubo, le cloud interne de la DGFiP. Le nom reste peu connu du grand public. Son rôle mérite l’attention. Les premières applications y tournent depuis 2020, et le mouvement s’accélère. Une part croissante du parc applicatif y a déjà migré, tandis que les nouveaux projets y sont déployés par défaut. La pile technique repose largement sur des composants libres comme Linux, PostgreSQL ou Tomcat.
Les solutions propriétaires ne disparaissent pas totalement, mais elles deviennent l’exception à justifier. Cette logique change la hiérarchie habituelle. On n’utilise pas du libre faute de mieux. On l’emploie parce qu’il sert un projet de souveraineté et de continuité. Le logiciel libre de la DGFiP n’est donc pas un décor idéologique. C’est un cadre opérationnel. Il permet d’adapter l’infrastructure aux besoins réels, sans subir les changements d’un géant du numérique. Il facilite aussi la compréhension interne des outils utilisés. Cette maîtrise compte beaucoup dans une administration qui fait vivre près de 800 applications et mobilise environ 5 000 agents IT. Quand un système atteint cette taille, dépendre trop fortement d’un fournisseur unique devient vite une faiblesse.
Une souveraineté qui ne s’arrête pas au cloud
La singularité de la DGFiP ne se limite pas à l’hébergement. Elle se retrouve aussi dans les postes de travail et dans les choix quotidiens d’architecture. L’administration n’utilise ni la suite Office ni Active Directory, ce qui la place à contre-courant. Windows reste présent, mais une migration vers Linux est sérieusement étudiée. Allonger la durée de vie du matériel, limiter l’obsolescence imposée, garder la main sur l’environnement de travail : tout cela rejoint la même logique. À chaque version lourde d’un système propriétaire, une partie du parc devient plus coûteuse à maintenir ou à renouveler. Le libre offre ici une marge de respiration.
Le logiciel libre de la DGFiP s’appuie d’ailleurs sur un écosystème de support porté par des sociétés de services françaises, ce qui renforce la cohérence du modèle. On est loin d’un bricolage militant. On parle d’une doctrine d’exploitation tenue dans la durée. Cette doctrine reste assez isolée au sein de l’État. Beaucoup d’autres administrations continuent de signer des accords massifs avec les grands groupes américains. Vu sous cet angle, la DGFiP ressemble moins à une administration classique qu’à une exception méthodique. Et le logiciel libre de la DGFiP y sert de colonne vertébrale plus que d’étendard.
Moderniser sans perdre la main
Cette stratégie souveraine ne règle pas tout. L’institution doit encore absorber une dette technique accumulée au fil des années. Certaines applications ont été réécrites, d’autres migrées, d’autres remplacées par des outils mutualisés. L’effort ressemble à un chantier permanent. Il faut moderniser sans casser l’existant. Il faut accélérer sans relâcher les exigences. C’est aussi dans ce contexte que l’intelligence artificielle prend place.
À la DGFiP, elle ne date pas de la mode récente autour des modèles génératifs. Le data mining nourrit déjà certaines missions, notamment dans le contrôle fiscal. Des usages plus nouveaux apparaissent aussi, comme des outils internes capables de résumer rapidement des centaines d’amendements parlementaires. Là encore, la prudence domine. Un agent ne doit pas confondre résultat produit et vérité établie. Le logiciel libre de la DGFiP n’efface donc ni le besoin de vigilance humaine ni les vulnérabilités de frontière entre administrations. L’attaque qui a touché FICOBA l’a rappelé : la faille surgit souvent à l’endroit où les systèmes se raccordent. Une usurpation d’identifiants externes suffit parfois à contourner les murailles les mieux pensées. La souveraineté reste utile, mais elle ne dispense jamais d’une hygiène de sécurité rigoureuse.
Un modèle rare
Ce qui rend cette trajectoire intéressante, ce n’est pas seulement sa solidité technique. C’est ce qu’elle raconte sur l’État lui-même. À force d’entendre parler de souveraineté numérique partout, on finit par douter du mot. Dans beaucoup de cas, il sert d’affichage plus que de ligne de conduite. Ici, la doctrine existe vraiment. Elle oriente les choix d’infrastructure, de support, de cloud, de logiciels et même de cycle matériel.
Cette posture n’empêche ni les arbitrages budgétaires ni les compromis ponctuels. Elle pose simplement une limite claire. Certaines données ne doivent pas sortir d’un périmètre maîtrisé par l’État. Elle est pourtant devenue rare pour le pays entier. Dans un paysage public souvent attiré par les solutions prêtes à l’emploi, la DGFiP rappelle qu’un autre chemin existe, plus lent, plus exigeant, mais aussi plus cohérent. Ce chemin demande des équipes solides, une vision tenue, et un peu de courage administratif. Il ne promet pas la simplicité. Il offre mieux : une capacité réelle à garder la main sur ce qui compte vraiment.







